D'où vient l'expression "Ce film est un navet" ?

Tous les mois, le magazine Aux petits oignons décrypte une expression en lien avec la cuisine.

« Si les apparences sont quelques fois contre moi, je ne suis pas celui qu’on croit. » Mon ami, non pas la rose mais le navet m’a fait hier cette confidence. C’est un légume étonnant, apparemment fan de Claude François, qui gagne à être connu. On se fait une fausse idée de ce mal-aimé. Il n’est certes pas aussi séduisant que la gironde pomme de terre, l’indémodable poireau ou la sexy carotte, mais il serait dommage de l’ignorer. L’air de rien, bourré de vertus médicinales, la médecine chinoise l’encense depuis toujours.

Il se fait « alicament », piquant à souhait quand il est mangé cru. Cuit il devient tout autre. Tendre et sucré, toujours aussi bon pour la santé. Et ce qui est bon pour la santé devient immanquablement bon pour le moral. N’en déplaise à La Compagnie Créole. Réputé triste et fade, ses faux pas lui collent à la peau. Il en trimballe des casseroles, le pauvre ! La faute à qui ? À la langue française qui l’a choisi pour définir un mauvais film qui ne rentrera jamais dans l’histoire (ne pas confondre avec le nanar souvent savoureux, qui peut devenir avec le temps, culte !).

Aussi appelé Brassica rapa de la famille des Brassicacées ou crucifères, sa réputation peu flatteuse remonte bien au-delà des premiers ratés du cinéma… Normal, avec une analogie phonétique pareille fallait pas s’en étonner ! Au Moyen-Âge déjà, le mot « navet » désignait une valeur nulle, sans intérêt car ce légume était très répandu et peu cher. Que voulez-vous on ne prête qu’aux riches !

Fin du XVIIIe siècle, une statue d’Apollon qui séjournait dans le jardin du Belvédère à Rome fut ramenée à Paris par les armées napoléoniennes. De jeunes artistes tournèrent l’œuvre d’art en dérision car les codes de la beauté leur paraissaient obsolètes. Apollon avait les muscles trop longs, la peau trop lisse et blanche. Ils l’affublèrent du sobriquet « le navet épluché ». Le terme « navet » s’appliquera alors aux sculptures sans intérêt et aux divers barbouillages, avant de migrer dans les salles obscures. Aujourd’hui, un navet est au cinéma ce que la croûte est à la peinture. On comprend mieux le chemin qu’a eu à parcourir ce discret et attachant légume avant d’être réhabilité. Le navet et ses fanes ont désormais ses amateurs, de paria de l’assiette, il s’est commué en VIP (Valeur Incontournable du Potager) de la sauteuse. D’autres ne pourraient s’en passer dans la garbure béarnaise par exemple, le couscous, ou encore le gratin savoyard. Pour les cuisiniers de renom ou du dimanche, un plat sans navet serait comme un baiser sans moustache. C’est comme tout, une histoire de bon ou de mauvais goût.